Pourquoi il est souhaitable de dissocier l’accompagnement artistique de tout objectif de professionnalisation.

Peut-on imaginer que l’accompagnement artistique ait un autre objectif que la professionnalisation des groupes ?

Deux chiffres pour illustrer la question : d’après une étude du RIF  au cours de l’année 2011, près de 14 000 groupes (près de 55 000 musicien(ne)s) ont été accueillis en répétition en Ile de France dont plus de 900 pour un travail scénique.

Combien de ces groupes vont se professionnaliser ?

 

Tout d’abord, qu’entendre par professionnalisation ?

Lorsque l’on parle de professionnalisation il est souhaitable de préciser de quoi on parle.

S’agit-il du statut social ou bien de la compétence, les deux n’étant pas toujours liés ! 😉

Statut social : le projet génère une activité suffisamment lucrative pour que les musiciens en vivent.                                                                                                                                                                 Compétence : la pratique du groupe est professionnelle même si le modèle économique ne permet pas aux musiciens d’en vivre.

Autre point à préciser parlons nous du projet ou de ses membres ?                                               Un groupe amateur peut être composé de musiciens professionnels (par leurs activités dans d’autres projets).

 

Je fais donc référence ici à la professionnalisation du projet dans le sens économique du terme. La professionnalisation de la pratique étant bien évidemment un des objectifs de l’accompagnement-conseil ! 😉

 

Le timing

La première raison pour laquelle il peut être souhaitable de dissocier l’accompagnement de tout objectif de professionnalisation est une question de timing.

En effet, le temps de l’artistique est rarement synchrone avec le temps du buisness.             Il est souvent plus long et plus lent.                                                                                                             L’artiste a besoin de temps pour faire ses choix artistiques, puis les assumer.

D’ailleurs, j’ai souvent observé un décalage entre les plans du manager, un peu pressé, et le rythme de progression du groupe, plein de doutes et de questionnements.

C’est pourquoi, avant de commencer un accompagnement, au moment de définir les objectifs avec le groupe,  je préfère m’entretenir avec les musiciens seuls, afin que nous restions concentrés sur les questions artistiques.

 

L’efficacité

La seconde raison est une question d’efficacité de l’accompagnement-conseil.

L’accompagnement nourrit le questionnement.                                                                                    Ne pas avoir la pression d’un planning de développement de carière permet de prendre le temps de chercher, d’expérimenter.

De plus, il me semble primordial que le groupe puisse révéler son identité en toute sincérité.                                                                                                                                                                      Et cette quête d’authenticité est plus facile s’il elle n’est pas « parasitée » par des considérations annexes du type : « qu’attendent les pros en ce moment ? » avec les risques d’auto-formatage.

 

Les objectifs

Enfin, du point de vue des dispositifs, se contenter d’un objectif de professionnalisation me semble manquer d’ambition vu le nombre de groupes en demande d’accompagnement.

L’étude du RIF est riche d’enseignement sur ce point, et ne s’agit là que des chiffres pour l’Ile de France et sur une année !

Si un dispositif devait se limiter à essayer de professionnaliser les groupes il ne pourrait alors ne se consacrer qu’à 5 à 15 projets (dans le meilleur des cas) par saison.

Et si ce dispositif devait être annuel, il devrait se contenter d’accompagner les groupes sur une saison, pour les remplacer par un « nouveau cru » la saison suivante. Ce qui laisse très peu de temps aux groupes pour réellement se développer.

 

Et quid de la sélection ?

N’y aurait-il pas risque que les groupes soit sélectionnés sur des critères autres qu’artistiques ?

Par exemple, que la sélection ne soit faite que parmi des groupes se trouvant juste à la frontière de la professionnalisation, déjà repérés voir même déjà entourés par des professionnels du secteur et potentiellement « bankables », susceptibles de permettre  au dispositif d’assurer sa propre notoriété si l’un de « ses » groupes rencontrait son public.                                              Ce qui exclurait  de fait les groupes artistiquement émergents mais souhaitant néanmoins bénéficier d’un accompagnement artistique.

Autre risque si le dispositif « professionnalisant » devait être lié une programmation : que la sélection des groupes soit influencée par les impératifs de diffusion.                                                    A savoir, coller à la couleur de la programmation du lieu et-ou répondre aux critères techniques et économiques (coût plateau) du ou des lieux diffuseurs.

Sans parler de la question d’éthique, le dispositif accompagnant le projet artistique ou bien son entourage professionnel ? 😉

 

Reste la question de l’évaluation des résultats d’un tel dispositif « professionnalisant ».

Comment évaluer ? A quel moment considérer qu’un groupe est devenu professionnel, notamment sur la sène « indé » ?                                                                                                                 Quand le groupe aura fait 43 dates déclarées au minimum syndical, permettant à ses membres d’ouvrir des droits  pour une année en tant que demandeurs d’emploi ?

 

Conclusion

Pour toutes ces raisons il me semble souhaitable que dans un premier temps l’accompagnement-conseil ne se focalise que sur la matière artistique.

Il sera temps ensuite, pour les groupes qui le souhaitent vraiment, et si chacun des membres est prêt à en « payer le prix » (précarité, vie de famille etc…), d’envisager un accompagnement de projet en vue de tenter une professionnalistaion du projet.

Chaque artiste a son propre rythme, et ce rythme va varier d’une période à l’autre : nouveau répertoire, nouvelles rencontres artistiques, nouvelles envies, nouvelles directions …etc.

La notion de rythme est primordiale, et lorsqu’il y accompagnement, par définition, c’est l’accompagné qui donne le rythme.

Et lui seul !

 

De plus, combien de ces groupes l’industrie de la musique, majors et indés confondus, peut-elle « absorber » ?                                                                                                                             Quant bien même aujourd’hui les carrières sont très éphémères et le turn-over des groupes exposés très rapide.

Il est communément admis par les professionnels du secteur que seul  1 projet sur 1000 trouve son public.

N’est-il pas de la responsabilité des dispositifs et structures d’accompagnement, tout au moins lorsque tout ou partie de leur financement est public, de répondre aux attentes des 999 autres projets ?

Et de laisser aux responsables de la communication de banques, marques d’alcools ou encore de téléphonie mobile le soin de faire du « repérage » et « vendre le rêve » de la professionnalisation ? 😉

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2 réflexions au sujet de « Pourquoi il est souhaitable de dissocier l’accompagnement artistique de tout objectif de professionnalisation. »

  1. JAV

    La question que tu soulèves est très intéressante, je suis vraiment content que tu en parles, ça a tellement de sens ! Alors que tant de structures d’accompagnements font rêver ou croire à des jeunes groupes qu’ils peuvent devenir « pro », je trouve parfois que c’est leur mentir et obstruer la réalité, c’est fâcheux. ( même si certains y arrivent, mais combien ? ) Et j’en ai été victime moi même. Aujourd’hui j’accompagne des jeunes groupes et je m’efforce à leur donner des clés, et le plus possible la réalité professionnelle, pour que ces questions là ne leur prennent pas trop d’énergie et qu’ils se concentrent sur ce qu’ils ont à dire, le plaisir de jouer, de créer, et de rêver ensemble. ça rend le truc plus léger. voilà, Merci pour tes billets !

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